Des hangars pleins de pommes de terre, des tonnes invendues, des prix qui s’effondrent… et en même temps, des frites qui n’ont jamais été aussi populaires. Derrière ce décor un peu paradoxal, le marché de la pomme de terre traverse une zone de turbulences qui touche directement les agriculteurs, mais aussi, à terme, votre assiette.
Dans cet article, nous allons voir ce qui se passe réellement sur le terrain, pourquoi certains producteurs ne savent plus quoi planter en 2026, et quelles pistes existent pour sortir de cette impasse sans sacrifier ni la qualité ni le revenu agricole.
Un marché saturé : quand la pomme de terre ne trouve plus preneur
Imaginez un hangar rempli de centaines de tonnes de pommes de terre parfaitement saines, calibrées, prêtes pour la production de frites. Sur le papier, cela devrait être une bonne nouvelle. En réalité, une partie de ces volumes n’a presque plus de valeur.
Les producteurs qui ont signé un contrat avec une entreprise de transformation s’en sortent encore un peu. Le prix avoisine environ 250 euros la tonne, ce qui permet de couvrir une partie des coûts. Mais dès que l’on sort de ces volumes contractuels, le décor change brutalement.
Les surplus se négocient parfois à 5 ou 10 euros la tonne. À ce niveau, ce n’est plus un prix, c’est presque un signal de détresse. Et malgré cela, les usines refusent souvent ces pommes de terre, faute de débouchés suffisants ou de capacité.
Des solutions limitées pour les surplus : un gaspillage qui interroge
Lorsque l’industrie ne prend plus, que faire de ces tonnes excédentaires ? Les pistes existent, mais aucune n’est vraiment satisfaisante aujourd’hui.
- Biométhanisation : une partie des lots peut être envoyée vers les unités de biogaz. Sauf que là aussi, les volumes dépassent les capacités d’absorption.
- Alimentation animale : donner des pommes de terre au bétail reste possible. Mais les quantités qu’un élevage peut absorber sont limitées, et il y a des contraintes de conservation et d’équilibre alimentaire.
- Distribution directe à la population : certains agriculteurs envisagent d’ouvrir leurs hangars et d’inviter les habitants à venir se servir pour faire frites et purée. Une belle idée de solidarité locale, mais qui ne résout qu’une petite partie du problème.
Le reste risque purement et simplement de finir répandu dans les champs ou jeté. Un paradoxe douloureux à l’heure où la lutte contre le gaspillage alimentaire est devenue un enjeu majeur.
2026 : une année sous haute tension pour les agriculteurs
L’horizon 2026 ressemble à un grand point d’interrogation. Les producteurs de pommes de terre, de betteraves et de légumes industriels se retrouvent face à des surfaces libres… sans savoir quoi y semer.
Plusieurs signaux sont déjà très clairs :
- La filière betteravière annonce environ 25 % de surfaces en moins.
- L’industrie de la pomme de terre anticipe elle aussi une réduction de 20 à 25 % des surfaces.
- Les usines de légumes industriels prévoient également de diminuer les surfaces à contracter.
Résultat : de nombreux hectares se retrouvent sans culture évidente à implanter. Dans le même temps, les prix reculent dans presque toutes les spéculations. Pour beaucoup d’exploitations, 2026 sera une année de forte pression sur la rentabilité, avec des choix stratégiques très difficiles à poser.
Pourquoi a-t-on planté trop de pommes de terre ?
Pour comprendre la crise actuelle, il faut revenir un peu en arrière. Durant plusieurs années, la demande en pommes de terre de transformation, surtout pour les frites, a progressé fortement. Les usines se sont modernisées. De nouveaux contrats ont été proposés. Logiquement, les agriculteurs ont augmenté leurs surfaces plantées.
Mais plusieurs facteurs se sont combinés :
- Des rendements élevés sur certaines campagnes, avec des tonnes supplémentaires par hectare.
- Des infrastructures de transformation qui atteignent leurs limites.
- Des ajustements de la demande, liés notamment aux habitudes alimentaires, aux exportations et à la concurrence internationale.
Petit à petit, l’équilibre entre l’offre et la demande s’est rompu. Les surfaces ont continué d’augmenter plus vite que les débouchés. Aujourd’hui, on en paie le prix avec un marché saturé et des cours en chute libre pour les volumes non contractualisés.
Moins de pommes de terre pour retrouver des prix stables
La filière ne se résigne pas. En Wallonie, on compte environ 48 000 hectares de pommes de terre en 2025. Pour revenir à un marché plus sain, plus équilibré, les acteurs estiment qu’il faudrait réduire au moins de 10 % ces surfaces dès cette année.
Concrètement, cela signifie retirer plusieurs milliers d’hectares de la culture de pomme de terre. C’est une décision lourde pour les agriculteurs, surtout pour ceux qui se sont spécialisés dans cette production. Mais c’est sans doute la condition pour retrouver, à moyen terme, des prix qui couvrent réellement les coûts de production.
Derrière cette baisse de surface, il y a une idée simple : produire un peu moins, mais mieux valoriser chaque tonne. Stabiliser le marché, éviter ces excédents massifs qui ne trouvent plus preneur, protéger le revenu des producteurs tout en continuant à fournir des pommes de terre de qualité aux consommateurs et à l’industrie.
Un secteur résilient, mais qui doit se réinventer
Malgré la crise, les responsables de la filière gardent un certain optimisme. La pomme de terre reste une culture centrale en Wallonie, avec un savoir-faire reconnu, des sols adaptés et une industrie de transformation bien implantée.
Pour tenir le cap, plusieurs axes se dessinent :
- Diminuer les superficies pour rééquilibrer l’offre et la demande.
- Maîtriser les coûts de production : intrants, énergie, stockage, mécanisation.
- Mieux sécuriser les marges via des contrats plus clairs, mieux adaptés aux risques de rendement et de marché.
- Renforcer la qualité pour répondre à des cahiers des charges exigeants, en frites comme en chips ou en produits frais.
La résilience du secteur, ce n’est pas seulement la capacité à encaisser un coup dur. C’est aussi la faculté à adapter les modèles, à diversifier les débouchés, à innover dans la manière de stocker, transformer et vendre la pomme de terre.
Et vous, quel rôle dans cette histoire de pommes de terre ?
À première vue, ce marché en tension semble loin de votre quotidien. Pourtant, vos choix de consommation et votre regard sur l’agriculture comptent plus que vous ne l’imaginez.
- Privilégier des produits à base de pommes de terre locales soutient directement la filière.
- Être prêt à payer un prix juste, quand c’est possible, aide à couvrir des coûts de production qui ne cessent d’augmenter.
- Réduire le gaspillage à la maison donne encore plus de sens aux efforts sur le terrain.
Et si demain, comme certains agriculteurs le proposent déjà, vous étiez invité à venir chercher quelques kilos directement à la ferme pour faire vos frites maison ? Ce serait aussi une façon de retisser un lien simple, concret, entre les hangars pleins de pommes de terre et votre assiette.
Le marché de la pomme de terre est en pleine tempête. Mais en ajustant les surfaces, en maîtrisant les coûts et en renforçant le dialogue entre producteurs, industrie et consommateurs, il peut retrouver un cap plus serein. En coulisses, beaucoup de choses se jouent. Dans votre assiette aussi.










